Un film à vomir
Récemment, le bon Stephen Holden reconnaissait à Antonioni le mérite d’avoir le premier au cinéma mis en scène des personnages souffrant d’Attention Deficit Disorder. Belle audace en effet, et au passage, belle analyse.
Un film nous permet aujourd’hui de revenir sur cette maladie du siècle de manière frappante, The Bourne Ultimatum. Dans une analyse pour le moins inattendue et peu orthodoxe, Paul Kedrosky s’attarde sur la durée moyenne des plans du film. Faisant remarquer leur brièveté, il en conclut que le film ne fait que refléter notre incapacité à nous concentrer plus de quelques secondes sur quelque chose. Pour étayer sa thèse et élargir sa portée, il s’appuie sur un tableau dressant sur plus d’un siècle la durée moyenne des principaux films américains. Le voici.

Une réserve concerne tout d’abord - évidente, la nature des films répertoriés pour construire cette courbe. Seuls “les films d’intérêt” sont répertoriés, ce qui est trop large pour être vraiment sérieux. Autrement dit, la valeur de ce tableau est au mieux anecdotique.
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Le plus intéressant pour moi tient dans le fait que ces plans sont censés reflétés notre hypothétique incapacité à nous concentrer, plutôt qu’ils ne la renforcent. J’aurais plutôt eu tendance à croire l’inverse. La seule et unique fois où j’ai vu The Bourne Identity 2, j’ai été frappé par le fait que je n’avais rien vu, que chaque plan finalement non seulement n’existait pas, mais me blessait l’oeil, était coupé et me coupait. Je l’ai vécu comme une aggression, envers ce qui était filmé et surtout envers mes yeux eux-mêmes. Je n’avais pas de sentiments, pas d’idées, pas même d’impressions, seulement des sensations d’irritation et d’épuisement. Le plus intéressant dans l’article de Paul Kedrosky, c’est cette information selon laquelle The Bourne Ultimatum donnerait aux spectateurs la nausée et induirait des vomissements. Cela ne m’étonne pas. Mais j’en viens à me poser une question : dans quelle mesure, un jour prochain, cette nausée est-elle susceptible d’être agréable ?
Je songe au choc dont parle Walter Benjamin.
“Le statut de l’expérience cinématographique n’a rien d’évident: Benjamin y voit une reproduction de l’expérience catastrophique de la ville moderne. Au cinéma, les masses rejouent ce qu’elles subissent quotidiennement dans l’espace métropolitain: le traumatisme de chocs successifs mais qui, ici, adviennent à la conscience. Le cinéma d’avant-garde aurait pleinement saisi la fonction révolutionnaire de la dialectique du choc subi et du choc perçu : les techniques filmiques qu’il mobilise (montages ultrarapides, surimpressions de plans, agrandissement, ralenti, etc.) produisent dans la conscience des spectateurs un effet «explosif» et «dévastateur» qui les place dans un état d’alerte permanent.” Philippe Simay
Walter Benjamin, d’une ville à l’autre
Et nous en revenons toujours au cinéma moderne, de Vertov et son montage des attractions à Paul Greengrass et son montage nauséeux. Qu’est-ce qui, entre ces deux extrêmes, s’est perdu ? Le dialectique sans aucun doute, autrement dit le sens. Greengrass joue au magicien et fait passer sa bouillie pour de grands films d’action. En vérité, il s’agit bien la de films d’inaction, puisque rien n’est joué et que chaque mouvement, constamment coupé, est déjoué, découpé, effacé. On tient bien là l’exact contraire du cinéma de Vertov, dans lequel les plans s’ajoutent les uns aux autres et convergent secrètement vers un même horizon. Chez Paul Greengrass - l’homme à la tronçonneuse - tout s’annule.

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