Du cinéma moderne au cinéma d’actualité. Idées à partir de “Syndrômes and a century”
J’ai enfin vu Syndromes and a century. On y retrouve les éléments d’un cinéma contemporain, invariablement répertoriés par les passables hagiographes de Bergman et d’Antonioni. Regards caméra, silences soutenus, histoires qui achoppent, paysages évidés, jalonnés de bâtiments modernes et saturés de bruits étranges, etc. etc.
Dans Libération, le pauvre Mathieu Lindon : “Bien avant Internet et les spams, Antonioni se demandait ce qui vaut la peine d’être transmis…”. Stephen Holden dans le NY Times : “Decades before it was given a name, Michelangelo Antonioni recognized the malady we now call attention deficit disorder.”
Les éloges de grands artistes au titre de leur grande actualité a toujours un côté navrant, non seulement parce qu’ils sont faciles, pauvres en sens, mais aussi parce qu’ils attestent d’une grande paresse. La paresse de l’éloge appelle la paresse du lecteur, qui se voit contraint de prendre acte de l’actualité et d’en venir au constat sans appel selon lequel, eh bien oui, le grand homme avait vu juste avant tout le monde !
Une chose est de déceler les signes et de les interpréter, une autre est de comprendre ce qui est dit ou suggèré. Le tout est de s’assurer que ces deux approches soient toujours distinctes, et que le sens de l’oeuvre ne se résume pas au signes qu’elle mobilise. Le problème est qu’à trop vouloir cataloguer les signes et les faire parler, on trahit l’oeuvre. Au risque de la malhonnêteté ou de la vulgarité.

Le cinéma moderne et les auteurs qui l’ont fondé n’ont rien d’actuel, et le fait que certaines de ses formes anticipent certains aspects de notre temps n’est en aucun cas un indice de sa qualité ou de sa valeur. Les signes ou les formes ne sont que des attributs d’un film, des outils pour ainsi dire qui obéissent à un plan plus large qu’est l’oeuvre.
Ce que réinvente le cinéma moderne, ou plutôt ce qu’il redéfinit, c’est la notion de limite. Ce qu’il renouvelle, ce sont les termes de l’indicible. C’est la raison pour laquelle on ne saurait parler à propos des signes mobilisés par le cinéma moderne et contemporain que de symptômes ou, pour reprendre le titre d’Apichatpong Weerasethakul, de syndrome. Mais loin de fonder un diagnostique ou d’aider à définir un mal, ils indiquent ce sur quoi la raison bute. Ils fonctionnent comme autant d’angles morts et de points aveugles. Ils forment chacun, pour revenir au point d’ancrage de Syndromes, un immense trou noir. C’est précisément de celui-ci que nous parle le cinéma moderne, de manière vertigineuse.


Commentaires récents