Archive pour la catégorie ‘Cinéma americain’

The Hurt Locker, de Kathryn Bigelow

The Hurt Locker n’est pas un film de guerre. C’est autre chose. Un jeu à la vie à la mort, dans une sorte de grand cirque, avec du soleil, de la poussière, des gros tanks et des bombes qui explosent tranquillement. On va d’une scène à l’autre, à chaque nouveau pétard le souffle qui se suspend, et puis ce silence qui suit, de soulagement ou d’horreur, finalement la même stupeur sourde. Kathryn Bigelow rend compte d’une réalité altérée, faite de plans flous, embarqués, décadrés. On n’est ni chez Fox News, ni dans le Shoot’m up, l’image est plus épaisse encore, multiple et en même temps virtuose. C’est là qu’elle est bluffante Kathryn Bigelow. A force de varier les plaisirs, de jongler avec les plans à géométrie variable, de jouer avec le zooms et en même temps les flous, d’oser les plans à appréhension décalée, elle multiplie les dimensions de l’espace et de l’action, elle agrandit la guerre, alors même qu’elle n’en filme que quelques acteurs. C’est fort et c’est malin, l’agrandissement par le détail.

Mais ça à la limite, c’est ce qu’on peut voir à l’image. Une débauche de moyens, d’intelligence et de classe, un truc de vieux sioux qui sait ce qu’il fait, où il va, comment, pourquoi, etc. Qui se donne les moyens, par les images, de toucher à quelque chose de plus gros que ce qui était visé sur le papier.

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Dans le travail de l’image, il y a ce silence qui m’intéresse beaucoup, cette stupeur qu’on sent tout au long du film. Une scène en particulier me paraît représentative, la seule qui se déroule dans le désert. Des balles ennemies viennent de nulle part, frappent des corps et les abattent. Elles n’ont pas d’origine assignée. Certes au loin, on aperçoit des formes noires qui glissent le long des murs ou du sol, mais elle demeurent floues. On a beau tirer sur elle, les coups de feu ne parviennent que quelques secondes après les détonations, comme si les deux n’étaient pas liés. Cette désynchronisation frappe . Elle est nécessaire, au vu des distances séparant les assaillants, et en même temps elle déréalise la scène. Les coups de feu s’échangent dans la distance, sans qu’on puisse réaliser vraiment ce qui se joue. Ne résonnent plus que des détonations, qui se perdent en silence, ou frappent sans même qu’on s’en aperçoive. Fixer et shooter, fixer et shooter, cela n’entame pas l’épaisseur de l’image, qui demeure irréductiblement opaque. On n’est pas dans un jeu, c’est bien pire que cela. On est dans un lieu sans règle, ni d’espace, ni de temps. Ni mots ni visages pour faire la loi, il y a des formes qu’il faut ou non supprimer, plus ou moins rapidement, pour sauver sa peau. Toujours la même chose, sauver sa peau. Sauf que là, on ne voit pas trop pour quoi il faudrait au bout de compte la sauver. C’est là le hic, la stupeur fonctionne en vase communicant : mort de peur, on s’agrippe à ce qui reste de la vie. Stupeur de la mort qui approche, ou de la vie qui ne tient finalement à aucun fils. La situation paraît absurde, tragique.

Stupeur : « immobilité causée par un étonnement profond »

Wendy and Lucy, de Kelly Reichardt

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Ne cherchez pas Lucy. Ce n’est pas une jolie brunette allemande, mais un chien. Le compagnon de route de Wendy, qui se retrouve bloquée sans un sous dans un patelin paumé. Le film retrace leur quotidien, ni plus ni moins.

On suit Wendy and Lucy avec une attention constante sans qu’il se passe, bizarrement, grand chose. Comme si on était suspendu au destin immédiat de cette jeune femme et de ce chien, livrés à eux-mêmes. Ce qu’on voit c’est du quotidien, la misère et la solitude, un peu de douleur et de sollicitude pour un chien qui s’exprime en silence. Et c’est poignant. Ce qui frappe le plus, c’est l’évidence de la tendresse qu’elle ressent pour son chien, et plus encore la responsabilité qu’elle éprouve tout au long du film. Pour une fois, la responsabilité est le seul et unique moteur du film. Une responsabilité qui s’éprouve avec autant de force et de subtilité, on ne le voit pas souvent.

J’avais aimé Old Joy, mais aprés coup. Disons qu’il avait fait en moi son chemin. Etaient restés ces moments passés dans les bois, les massages aprés le bain. J’avais néanmoins trouvé le début un peu convenu, voire scolaire. Wendy est à cet égard plus libre, plus documentaire aussi.

Enfin j’aime beaucoup cette actrice, la modestie de son jeu et en même temps la grande douceur qui émane d’elle chargent davantage encore le film d’émotion.

Une belle histoire

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Daniel Plainview est un homme qui raconte des histoires. Où qu’il aille, il parle une langue droite qui voit loin, au-delà des négociations, des chantiers, et des hommes. Il voit l’histoire des terres qu’il vient conquérir, et qu’il emporte loin sur le chemin du progrés.

Le plus troublant est que tout le monde l’écoute parler haut et fort, croit ou veut croire à son discours, et se laisse endormir. Ils ne répondent pas. La preuve, il n’y a pas de contrechamp. Ils ne comptent pas. L’histoire s’imposent à eux, sans qu’ils aient même à acquiescer. La question c’est : à quoi croient-ils ? A Dieu ? A l’argent ? Ils veulent survivre, c’est tout. Il n’ont ni mots, ni de visages. Ils suivent, c’est tout. Ils regardent jouer et exister ceux qui jouent, ce qui se joue. Le sang, c’est eux. Ils ne purifient pas, ils sanctifient ceux dont ils font la fortune.

Derrière les idées qu’on se fait, il y a l’histoire qui souffle et fait tout avancer. Elle jongle avec les masques, qui rient et grimacent. Elle gronde d’un bruit sourd qu’on perçoit dés le début, sous terre ou dans l’air. Manière d’avertir que quelque chose se cache et va surgir. Le film entier est parcouru d’ombres, des personnages passent qu’on perd de vue l’espace d’un traveling, une part du champ nous échappe. Et l’on croit à juste titre que cette part cache quelque chose.

Les ombres participent de l’histoire. Elles font croire à des choses qui n’existent pas, pour mieux détourner de l’essentiel qui se tient sous les yeux. Le sacrifice de tous au progrès. D’où cette tristesse si fragile qu’on perçoit tout au long du film, qui annonce et suit la violence, la rend moins tragique et plus douce.

Je songe à La porte du Paradis, à cette cigarette fumée sur un bateau. A ces situations extrêmes au terme desquelles on se dit que rien ne sera plus comme avant.

Le progrès du pionnier, c’est l’amputation.

Underacting cops

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Les flics peuvent bien se balader, écumer les lieux de crimes et y aller de leurs thèses fumeuses. Ils ne peuvent que témoigner, et encore jamais de manière complète. Ils sont paralysés par le doute, écrasés par ce mystère qui les cerne et qu’ils ne peuvent résoudre. Ils sont à eux seuls les symptômes d’une crise qui les afflige et qu’ils ne peuvent contenir.

Alors ils sous-jouent, ils marchent, s’arrêtent ou s’entravent. Ils font comme s’ils suivaient quelque chose alors qu’ils ne sont même pas acteurs de leur propre vie. Narrateurs tout au plus, mais pas acteurs. A vrai dire, ils sont au-dessus ou au-dessous de la narration. Chez Lynch, dénarrateurs (cf. denarration). Chez les Fréres Cohen, sous-narrateurs. Au final, il y a l’ombre d’une histoire, ou ses possibles.

La banalité du mal

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Il y a dans ces confrontations a priori gratuites entre Chigurh et les quidams croisés à l’occasion une grande drôlerie. 5 personnes (de mémoire) se retrouvent contraintes de répondre aux questions sans queue ni tête de la brute, toujours simplement et avec une évidente bonne volonté. Ce sont des gens de bon sens et de bonne composition. Ils ne pensent pas à mal. On distingue même dans leur regard une certaine douceur, à moins que cela ne soit tout simplement un vide calme et serein.

Face à ces bons hommes et femmes, Chigurh fais les questions et les réponses, se met en pilote automatique et s’emballe au quart de tour. Il est fou. Il est drôle. Il est d’une absurdité banale, qui fait écho aux regards vides qui le scrutent. C’est un peu l’appel du vide, une parole qui se mort la queue, des corps qui s’annulent, sans raisons apparentes.

Un mal qui sévit de manière banale (et souvent dans l’intervalle de deux plans), accuse la réalité de ne pas avoir ses raisons et la sanctionne pour ça. Car sans raison, à qui bon ?!!