Blind Loves, de Juraj Lehotsky

Blind loves est un film beau et fragile.
Les personnages aveugles sont filmés avec une grande tendresse, et jamais stigmatisés dans leur handicap. Au contraire, le film est d’une légèreté surprenante, et s’avère souvent drôle, poétique, attachant. Les visages sont filmés dans une lumière qui les rend presque magiques, et loin de les déréaliser les rend trés présents. C’est cette présence je crois qui frappe le plus et qui rend presque accessoire les quelques dialogues du film.

Blind loves me rappelle par moment En avant, jeunesse, même si le cadre est moins franc et plus consensuel, il y a un douceur qui emporte tout sur son passage, juste et directe. Efficace, comme la grâce.

Il devait être à Karlovy Vary. Il passera finalement par Cannes.

03.jpg

04.jpg

06.jpg

Couvrir Cannes

Chaque année, la même question revient dans les rédactions. Comment couvrir Cannes ? Quelle stratégie adopter ? On se répartit les différentes sections, on se dit qu’il faudrait mettre un peu de glamour, couvrir les plus grandes fêtes sans pour autant sacrifier aux paillettes et privilégier les rencontres. Bref, on voit large, pour offrir au public une expérience intégrale d’un festival qu’il ne fera jamais qu’entrevoir de manière impressionniste.

On a en somme d’un côté les professionnels contraints de faire sans cesse plus de bruit pour se faire remarquer, et de l’autre une presse qui s’en fait l’écho, parce qu’elle y a tout intérêt et cherche à produire un maximum d’histoires. D’où une surenchère dans l’information, et un mélange des genres incertain.

Au-delà de cette course au bruit, dur de faire la part des choses, de privilégier les rencontres, les expériences, de partager ce qui fait Cannes. Certains proposent comme parade le retour au documentaire, à des portraits décalés de français moyens. D’autres donnent à voir un Cannes undercover, mais ne s’y risquent pas trop, craignant les effets de bords. C’est que Cannes est tout petit.

D’où l’envie d’aller voir ailleurs, et d’envisager Cannes pour un fois sur le mode du monologue, non pas en allant chercher les informations ailleurs, mais en assumant les pensées du jour, et en livrant son sentiment sur tout ce qui fait Cannes. A partir du 15 donc, je laisserai la parole à Jules Foral, qui s’exprimera en marge du blog un peu tous les jours, vraisemblablement par le biais de twitter. Le monologue est le meilleur rempart au bruit, il permet une parole plus intime et plus rare, qui rend le bruit cannois presque intelligible.

Panda awesomness

C’est l’histoire d’un panda Zatoïchi qui déjeune tranquillement dans une auberge. Des brigands surgissent et lui cherchent des noises. Il les envoie ballader. Sur ce, les tenanciers s’accroupissent et le remercient chaudement.

“Thank you ! How much do we owe you, how much do we owe you ?!!”

Et lui de répondre : “Awesomness has no price !”

Peut-être la réplique ultime de Cannes cette année !

kung-fu-panda.jpg

Hunger, de Steve McQueen

hunger-2.jpg

Bizarrement, Hunger m’évoque Elephant. Même touche de plasticien, caméra qui flotte sans pointer du doigt, sens du dispositif, plans évidés, rareté du dialogue, béances de sens. Dans ce film, tout est sourd, à commencer par la douleur. Ces prisonniers ne résistent qu’en se rendant plus vulnérables, ce qui en fait d’emblée des martyrs. Nus et barbus, ce sont des christs auxquels on voudrait faire porter tous les crimes, mais qui par leur abnégation affirment leur qualité d’homme libre. Libre et transcendant. C’est à cet endroit que le film touche, parce qu’en prison les idées, les principes ne peuvent passer que dans la chair : ses recoins pour y cacher un mot, sa douleur quand elle saigne, ses nécessités quand elle à faim. Qu’est-ce qui au juste relève de l’âme dans le corps ? Filmez le corps au plus prés, dénué de tout, dur et à vif, rouez le de coups et pliez le à vos conditions, et vous verrez bien. Hunger en fait l’expérience, un peu comme on se livrerait à un électrolyse.

Maintenant, je vois tout de suite arriver les attaques partisanes, qui voient dans le film un plaidoyer, une œuvre produisant des martyrs pour mieux les célébrer, bref un film pro-IRA. Mais il y a ce dialogue entre le prêtre et Bobby Sands, qui occupe une place décisive dans le film. La grève de la faim y est disséquée sous toutes ses coutures. Ses motifs, ses finalités directes et indirectes, enfin ses interprétations. Suicide vain, sacrifice à une cause, acte de martyr ? Faut-il engager la vie de nombreux prisonniers ? Au nom de quoi, et surtout à quel prix ? Pour la capitulation ? Ne faut-il pas mieux négocier ? Cette conversation ancre le débat dans la théorie, et le calcul. On jongle avec les mots et les représentations, tout en sachant qu’un seul acte revêt plusieurs interprétations et n’est réductible à aucune. Ce dialogue fonctionne comme une clé de voûte dans le film, et indique en quoi celui qui agit obéit à d’autres ressorts ou principes que celui qui juge. Celui qui agit, en l’occurrence, ignore ses limites. Il veut aller jusqu’au bout. Celui qui juge tempère, met en relief les vies en jeu, les familles, les conséquences. Les deux points de vue coexistent, mais ne peuvent se répondre. Tous les deux sont recevables, et c’est pour cette raison que le film est inattaquable.

Au fond de la misère, du dénuement, de la saleté et de la crotte, il y a un point de fuite dessiné sur un mur. Un tourbillon qui n’a pas de fin, un cercle vicieux diront certains, un trou noir diront d’autres, au-delà duquel ceux qui s’y jettent ne peuvent pas voir. Cette forme pointe une fin autant qu’une limite, celle de la finitude. Hunger est beau car il tient cette forme jusqu’au bout, et embrasse dans le même temps la fin et la finitude.

hunger_dernierposter.jpg

Nouvel indice

Hey hey, je vois que le quizz rend certains impatients !
Voici une réponse en forme d’indice, qui nécessite de creuser un poil, mais finalement si peu !

steve.jpg

Wendy and Lucy, de Kelly Reichardt

wendy1.jpg

Ne cherchez pas Lucy. Ce n’est pas une jolie brunette allemande, mais un chien. Le compagnon de route de Wendy, qui se retrouve bloquée sans un sous dans un patelin paumé. Le film retrace leur quotidien, ni plus ni moins.

On suit Wendy and Lucy avec une attention constante sans qu’il se passe, bizarrement, grand chose. Comme si on était suspendu au destin immédiat de cette jeune femme et de ce chien, livrés à eux-mêmes. Ce qu’on voit c’est du quotidien, la misère et la solitude, un peu de douleur et de sollicitude pour un chien qui s’exprime en silence. Et c’est poignant. Ce qui frappe le plus, c’est l’évidence de la tendresse qu’elle ressent pour son chien, et plus encore la responsabilité qu’elle éprouve tout au long du film. Pour une fois, la responsabilité est le seul et unique moteur du film. Une responsabilité qui s’éprouve avec autant de force et de subtilité, on ne le voit pas souvent.

J’avais aimé Old Joy, mais aprés coup. Disons qu’il avait fait en moi son chemin. Etaient restés ces moments passés dans les bois, les massages aprés le bain. J’avais néanmoins trouvé le début un peu convenu, voire scolaire. Wendy est à cet égard plus libre, plus documentaire aussi.

Enfin j’aime beaucoup cette actrice, la modestie de son jeu et en même temps la grande douceur qui émane d’elle chargent davantage encore le film d’émotion.

Il Divo, de Paolo Sorrentino

Ildivo.jpg

Il Divo revient sur la vie politique et pourtant si secrète de Giulio Andreotti. Figure incontournable du paysage politique italien pendant plus de 40 ans, il incarne à la fois la continuité du pouvoir démocrate-chrétien, les attentats politiques et les arrangements avec la mafia, bref toutes les affaires qui ont éclatée durant les années 90 et qui pendant des décennies furent passées sous silence.

Sorrentino en fait d’emblée une caricature, comme pour mieux éviter l’écueil du film historique classique (voir à ce propos Sanguepazzo de Marco Tullio Giordana, présenté hors-compétition). Le film entier ne cesse d’ajouter des masques au personnage, de la tendresse et de la gravité, de la malice et du secret. Loin de s’appuyer seulement sur un scénario dynamique et subtile, le film a l’audace de dépasser le procès fait à l’homme, pour s’intéresser aux mobiles de ses actions. Par delà le bien et le mal, la défense ou la réprobation, c’est toute la logique des crimes qui est disséquée sans même qu’on s’en rende compte, les amitiés et leur aspect nécessairement ambivalent. Mais le plus magistral sans doute, reste cette capacité qu’a Sorrentino de filmer Andreotti comme un animal politique, et de donner une égale importance au corps physique et au statut symbolique. L’homme d’Etat est avant tout un homme d’intérieur, un peu comme Hitler ou Hiro Hito l’était dans Moloch et Le Soleil. D’où des figures à la fois burlesques et inquiétantes, qui rejouent le hiatus de l’humanité inhumaine. Grand motif artistique du XXéme siècle.

Cannes, Cannes, Cannes

Ces temps-ci sont relativement mouvementés. Cannes oblige, les films s’amoncellent, et les nuits se raccourcissent. Quelques critiques déjà faites pour Cannes, du coup ! Mais par ailleurs plus vraiment le temps d’aller au cinéma, ni d’écrire.

cannes.jpg

En attendant, cette petite vidéo, qui a le mérite de nous prendre - nous français - à contre-pied. Faire des films pour changer les choses. Voilà une idée bien américaine. Et vous seriez surpris par le nombre de documentaires américains que Cannes reçoit tout les ans. Le plus extraordinaire dans l’affaire n’est pas qu’il y en ai autant, mais qu’ils n’aient rien à faire à Cannes. Ces documentaires aspirent en effet à informer ou à influencer. Certains sont trés intéressants, mais ils ne sont tout simplement pas pertinents. D’un autre côté, Fahrenheit 9/11 fut bien récompensé. Alors, que penser de ces films ? Que penser de cette manière de considérer l’image, comme un vecteur d’influence, à l’intérieur même du cinéma ?

Making movies that make change !

Une belle histoire

twbbstilltwoactors.jpg

Daniel Plainview est un homme qui raconte des histoires. Où qu’il aille, il parle une langue droite qui voit loin, au-delà des négociations, des chantiers, et des hommes. Il voit l’histoire des terres qu’il vient conquérir, et qu’il emporte loin sur le chemin du progrés.

Le plus troublant est que tout le monde l’écoute parler haut et fort, croit ou veut croire à son discours, et se laisse endormir. Ils ne répondent pas. La preuve, il n’y a pas de contrechamp. Ils ne comptent pas. L’histoire s’imposent à eux, sans qu’ils aient même à acquiescer. La question c’est : à quoi croient-ils ? A Dieu ? A l’argent ? Ils veulent survivre, c’est tout. Il n’ont ni mots, ni de visages. Ils suivent, c’est tout. Ils regardent jouer et exister ceux qui jouent, ce qui se joue. Le sang, c’est eux. Ils ne purifient pas, ils sanctifient ceux dont ils font la fortune.

Derrière les idées qu’on se fait, il y a l’histoire qui souffle et fait tout avancer. Elle jongle avec les masques, qui rient et grimacent. Elle gronde d’un bruit sourd qu’on perçoit dés le début, sous terre ou dans l’air. Manière d’avertir que quelque chose se cache et va surgir. Le film entier est parcouru d’ombres, des personnages passent qu’on perd de vue l’espace d’un traveling, une part du champ nous échappe. Et l’on croit à juste titre que cette part cache quelque chose.

Les ombres participent de l’histoire. Elles font croire à des choses qui n’existent pas, pour mieux détourner de l’essentiel qui se tient sous les yeux. Le sacrifice de tous au progrès. D’où cette tristesse si fragile qu’on perçoit tout au long du film, qui annonce et suit la violence, la rend moins tragique et plus douce.

Je songe à La porte du Paradis, à cette cigarette fumée sur un bateau. A ces situations extrêmes au terme desquelles on se dit que rien ne sera plus comme avant.

Le progrès du pionnier, c’est l’amputation.

Sublime, again

Gros délire critique aujourd’hui, et une intuition :

Que le sublime est aujourd’hui l’expérience sensorielle d’une séparation à l’endroit même de notre être qui aspire à réaliser l’unité avec ce qui l’entoure.

Le sublime hier était une perte de soi dans la multitude et la démesure. Mais une perte au nom de l’unité quelque part, dans une vision gestaltiste du monde. Aujourd’hui, c’est une perte au nom de la séparation. C’est non plus une perte pour un gain, mais une perte pure et définitive.

vitti.jpg

Et cette vidéo pour éclairer ce délire critique. Vue hier soir, et que je trouve bouleversante.